En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés. Mentions légales.
 
 
Publications
Recherche
Recherche
 ↑  
Vie Culturelle
Quoi de neuf sur le Site?
(depuis 12 jours)
 ↑  
Calendrier
 ↑  
Lettre d'information
Pour avoir des nouvelles de ce site, inscrivez-vous à notre Newsletter.

Avant de soumettre ce formulaire, veuillez lire et accepter les Mentions légales.

J'accepte :
 ↑  
Modérateur
Votre Espace Abonné

Se reconnecter :
Votre nom (ou pseudo) :
Votre mot de passe
<O>

 ↑  
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

 ↑  
rss Cet article est disponible en format standard RSS pour publication sur votre site web :
http://www.neufhistoire.fr/data/fr-articles.xml

© A. Pingeot 2018 © 9e Histoire 2018



 



Degas_Autoportrait.jpg
E. Degas - Autoportrait - 1863 - © Museu C. Gulbekian Lisbonne.

 



« L’impossible interview »
(3e partie)


 



AMIS
(Suite)

 

Vous amenez dans votre groupe l’Américaine Mary Cassatt, peintre et graveur qui expose au Salon dit « impressionniste », de 1879.


Mary_cassatt_autoportrait.jpg
Mary Cassatt, Autoportrait, gouache, c.1878, © New York The Metropolitan Museum

 

Elle habite alors, 6 bd de Clichy - adresse déjà mentionnée de votre dernier atelier. Vous intéressez-vous à sa vie personnelle ?
D. [Elle s’est…] cassé le tibia de la jambe droite et démis l’épaule gauche. […] Pour longtemps la voilà, […] privée de sa vie active et peut-être aussi de sa cavalière passion.

Aussi écrivez-vous au comte Lepic:
D. ne pourriez-vous pas me trouver un petit griffon, pur ou non (un chien, pas une chienne) et me l’expédier ici à Paris […] la personne qui désire ce chien est Melle Cassatt, […] elle s’est adressée à moi qui suis connu pour la qualité de mes chiens et mon affection pour eux […] cette personne m’a prié de vous recommander aussi la jeunesse du petit sujet. C’est un chien jeune, tout jeune qu’il lui faut, pour qu’il l’aime.


Edgar_Degas_Place_de_la_Concorde.jpg
Degas, Le comte Lepic et ses filles traversant la place de la Concorde, 1876, © Saint Petersbourg, L’Ermitage.

 

Si vous aviez laissée Mary Cassatt s’occuper de vous, au lieu de vous brouiller avec elle, le musée dont vous rêviez existerait sans doute. Un artiste doit être entouré dans ce genre d’entreprise. Par exemple, sans Judith Cladel, et quelques grands amis bien placés, le musée Rodin n’aurait pas vu le jour. Pourquoi ne cherchez-vous pas à lui plaire ?
Devant Durand-Ruel, vous qualifiez son Enfant devant le miroir de:

D. plus grande peinture du siècle.


Cassatt_enfant_miroir_2.jpg
Mary Cassatt, Enfant devant le miroir, 1901, h. s/ t., coll. Mr et Mrs Havemeyer, legs 1929, © New York, The Metropolitan Museum of Art.

 

Mais quand elle est là, ne pouvez-vous vous empêcher d’y trouver toutes ses qualités et tous ses défauts ?
D. Mais c’est l’Enfant Jésus et sa bonne anglaise !

Ce qui ne l’empêche pas de vous admirer. Cependant, elle vend à Vollard le portrait que vous avez fait d’elle - en cartomancienne !
Et surtout, elle détruit vos lettres, ce qui nous empêche de connaître une partie de vous-même.


Cassatt_Cartomencienne.jpg
Degas, Mary Cassatt en cartomencienne, vers 1884, © Washington, National Portrait Gallery.

 

Au Salon de 1879, vous admirez les premiers envois en peinture dAlbert Bartholomé, et vous devenez amis. Combien vous sont chères les soirées de la rue Bayard, dans le pavillon au fond du jardin où Mme Bartholomé, née Périe de Fleury reçoit Mary Cassatt, Jean-François Raffaelli, Georges Jeanniot, Gustave Geffroy, Joris-Karl Huysmans [ce dernier en 1883, vous donne son Art moderne avec cet envoi « A. M. Degas / ce bouquin sincère »]. Nationaliste intransigeant, vous donnez le diapason. Mais vous accusez aussi vos commensaux en leur lançant :
D. Vous serez tous de l’Institut !


Bartholome_Dans_Serre.jpg
Albert Bartholomé, Dans la serre, h. s/ t., c. 1881, don de la Société des Amis d’Orsay, 1990.

 

– ce qu’ils ne furent pas. Périe meurt de tuberculose en 1887. Pour sauver Bartholomé du désespoir, vous lui conseillez d’élever un tombeau à la défunte. Grâce à vous, le peintre Bartolomé, devient un célèbre sculpteur, que vient de ressusciter Thérèse Burollet.
D. Bartholomé a fini son grand monument funèbre, que l’Etat et la Ville de Paris lui ont acheté. Il va vivre pendant quatre ans au Père-Lachaise, à l’exécuter.
Le malheureux a été de plus décoré, ce qui l’a moins gêné que moi. Quand on a des commandes de l’État, il faut bien en recevoir le timbre.



800pxperelachaise_aux_mortes_3.jpg
Bartholomé, Monument aux morts qui n’ont pas de tombeaux, Paris, Père Lachaise.


 

Quelle expédition vous avez faite avec lui en Bourgogne, à l’automne 1890, dans un cabriolet attelé d’un cheval blanc !
D. Si j’ai été le fou qui a pensé ce voyage, Bartholomé est le sage qui va finir par l’exécuter.

Le remariage en 1901 de votre ami, veuf depuis quatorze ans, avec la jeune modèle, Florence Letessier, vous prive de son exclusivité. Vous acceptez cependant d’être son témoin.

En 1879, Camille Pissarro vous présente Paul Gauguin, cet « amateur » qui prend le pouvoir à la 7e exposition « impressionniste » en 1882, où vous vous abstenez d’exposer. Tout vous oppose : le 16 novembre 1889, du Pouldu : « Quant à Degas, je ne m’en occupe guère et je ne vais pas passer ma vie à poncer un pouce pendant 5 séances d’après un modèle » déclare Gauguin à Emile Schuffenecker.

Mais l’admiration est réciproque :



la-belle-angele.jpg
Gauguin, La belle Angèle, 1889, © musée d’Orsay.

 

Vous achetez son portrait de La belle Angèle à l’hôtel Drouot, pour lui permettre de partir pour l’Océanie.
À un jeune homme qui vous demande de lui expliquer ses tableaux, que répondez- vous ?

D. Voyez-vous […] Gauguin, c’est le Loup maigre, sans collier.

Jean-François Raffaëlli « fait partie de votre suite ». Vous l’imposez au groupe. Que lui écrivez-vous en 1882 ?
D. je vis, paraît-il d’ironie […]. Faites donc de moi l’être que vous voudrez pourvu que j’y voie encore un peu pendant dix ans, que je touche à de l’art tant souhaité, que je me résume tout en me développant, que je n’aille pas à l’hôpital, que j’aime mes amis et que j’en sois aimé, que je laisse une petite trace de moi et quelques milliers de dessins à cataloguer.

Vous lui reprochez deux articles en 1884 : « La création d’un musée des photographies » et « Un musée des estampes au Louvre ». Selon Henri Loyrette, « cette volonté d’art pour tous [vous] horripilait ».


le_peintre_forain_et_sa_femme_91820_3.jpg
Anonyme, Le peintre Forain et sa femme se regardant dans la glace dans l’atelier de Geoffroy de Ruillé, 1891.

 

Jean-Louis Forain vous doit la fortune d’être rangé parmi les « avancés » - méchanceté de Jacques-Emile Blanche. Etes-vous dupe ?
D. Forain peint avec ses mains dans mes poches. Il me tient encore par le pan de l’habit, mais il ira loin, s’il le lâche.

Madeleine Zillhardt rapporte votre méchant mot :
D. je rêvais de conquérir Paris, d’y être accueilli et compris par une élite, puis, j’y fus admiré par Paulin.

Elle ajoute que le sculpteur Paul Paulin n’en fut pas blessé. Il ne croît pas vos compliments sur les bustes qu’il expose au Salon :
D. Mais je parle sérieusement et si vous en voulez la preuve, je suis prêt à poser pour vous s’il vous prend fantaisie de faire mon buste.


Paulin_Buste_Degas.jpg
Paul Paulin, Edgar Degas à cinquante ans, buste bronze fondu à cire perdue par A. A. Hébrard, LUX 259 ; RF 2758. C’est celui à l’âge de 72 qui est présenté dans l’exposition.

 

Ce premier buste à l’âge de 50 ans, entre au musée du Luxembourg en 1909…  Avant vos peintures ! Vos pastels sont entrés plus tôt grâce au legs Caillebotte en 1894, accroché en 1896.

De 1883 à 1890, Henri de Toulouse-Lautrec est influencé par vos pastels - ce que blâme Suzanne Valadon : « Je trouve qu’il s’habille un peu dans vos vêtements… »
D. En les faisant remettre à sa taille !

Visitant son exposition chez Joyant, en 1893, vous feignez de ne le découvrir qu’en partant ; saurez-vous combler son attente ?
D. Ça, Lautrec, on voit que vous êtes du bâtiment !

Quelle est votre appréciation définitive ?
D. Ce garçon a le génie du dessin ! 


YEUX
 


Est-elle juste cette remarque d’Halévy : « Toute l’occupation de votre vie se trouvait dans le butin de vos regards » ?
D. j’aime l’omnibus. On peut regarder les gens. On est fait pour se regarder les uns les autres, quoi ? 

À Évariste de Valernes, en 1893 :

D. Vous me verrez sur les yeux un appareil assez lugubre. On tente de m’améliorer la vue en masquant l’œil droit et en laissant le gauche ne voir que par une fente. Tout va bien, encore assez bien pour circuler, mais je ne puis m’y faire pour travailler.

À Alexis Rouart, le 21 août 1908 :
D. On sera bientôt un aveugle. Là où il n’y a pas de poisson il ne faut pas faire le pêcheur. Et moi qui veux faire le sculpteur.


 


FEMMES
 

Le peintre Berthe Morisot écrit à sa sœur Edma en 1869 :


260px-Morisot_berthe_photo.jpg
Photographie de Berthe Morisot Internet
 

M. Degas « m’a parlé de toi l’autre soir ; il te trouve très étrange ; d’après plusieurs choses qu’il m’a dites sur ton compte, je le juge assez observateur. […]. Il est venu s’asseoir auprès de moi prétendant qu’il allait me faire la cour, mais cette cour s’est bornée à un long commentaire du proverbe de Salomon : « La femme est la désolation du Juste ».
D. Ah ! ah ! les femmes ne me pardonnent pas ça ; elles me détestent, elles sentent que je les désarme. Je les montre, sans leur coquetterie, à l’état de bête qui se nettoient !


femme-sortant-du-bain-edgar-degas-1866_929243.jpg
Degas, Femme sortant du bain, (L. 423, localisation inconnue) photographie, Fonds Fevre, Paris, M’O.

 

Jeanniot vous répond : - Vous croyez qu’elles ne vous aiment pas ?
D. J’en suis sûr : elles sentent que je suis l’ennemi. Heureusement, car si elles m’aimaient, je serais fini ! 
 

Pour Françoise Cachin « Ce qui [vous] intéresse le plus dans un corps de femme (…) c’est bien ce qu’on ne [vous]  pardonne pas : l’animalité ».
D. J’ai peut-être trop considéré la femme comme un animal.

Pour Paul Valéry vous vous acharnez « à reconstruire l’animal féminin spécialisé, esclave de la danse, ou de l’empois, ou du trottoir ». Ce ne sont pas vos aphorismes des années 1890 qui vont vous disculper.
En 1891 :
D. Le principal charme des femmes est de savoir écouter.

Et en 1893 :
D. Les femmes ont du bon, quand nous ne valons plus rien.


MÉTHODE

 

Vers 1865, la montée du « réalisme » est propagée au café Guerbois par le romancier et critique Edmond Duranty dont vous faites le magnifique portrait de Glasgow.


Edgar_Degas_Portrait_of_Duranty.jpg
Degas, Edmond Duranty, Glasgow, 1879, coll. Burrell.
 

En 1876, Duranty publie La Nouvelle Peinture : à propos du groupe d’artistes qui expose dans les galeries Durand-Ruel, suggèrant de « créer des images de la vie moderne en tenant compte des acquis de la science ».
Vous l’exprimez autrement :

D. Le secret, c’est de suivre les avis que les maîtres vous donnent par leurs œuvres mais en faisant autre chose que ce qu’ils ont fait.

Votre passion de collectionneur en témoigne - votre « centre de gravité » comme l’écrit Anne Roquebert, étant Ingres (20 peintures, 88 dessins) et Delacroix (13 tableaux). Par quel moyen ?


Degas_Photo_autoportrait_1895.jpg
Degas, Autoportrait, photographie
 

D. le travail n’est-il pas le seul bien qu’on puisse posséder quand on en a envie ?
D.  Toutes les belles choses ne sont-elles pas faites de renoncement ? 
On ne fait bien qu’en se résumant, et on ne peut se résumer qu’en voyant peu.

Vous voilà appuyé à l’atelier de Bartholomé (que vous appelez le lieu humide) ; est-ce l’illustration de l’annonce que vous faisiez dès 1872 au peintre danois Lorentz Frölich ?
D. L’art ne s’élargit pas, il se résume. Et, si vous aimez les comparaisons à tout prix, je vous dirai que pour produire de bons fruits, il faut se mettre en espalier. On reste là toute sa vie, les bras étendus, la bouche ouverte pour s’assimiler ce qui passe, ce qui est autour de vous et en vivre.

Que répétez-vous à Mary Cassatt et à Louisine Havemeyer ?
D. L’art n’est pas spontané mais résulte de constants efforts.

Et à Moore ?
D. aucun art n’est moins spontané que le mien.

Pouvez-vous expliquer davantage ?
D. L’art est une convention… L’art c’est le vice. Qui dit art, dit artifice – l’art est malhonnête et cruel.

Ne prenez-vous pas le contrepied des Impressionnistes ?
D. [Ils ] ont besoin d’une vie naturelle, moi d’une vie artificielle. Le dessin n’est pas ce que l’on voit, c’est ce qu’il faut faire voir aux autres.


Degas_alité.jpg
Jeanne Fevre, Degas, dernière photographie c. 1915, SAMO prov. Fevre.

 

Ne vous posez-vous pas les mêmes questions que Gauguin peignant en 1897-98 D’où venons-nous / Que sommes-nous / Où allons-nous ?
D. Au fond nous ne savons rien, ni d’où nous venons, ni où nous allons ; alors, pourquoi chercher à élucider un mystère que personne n’est encore arrivé à percer, parce que de toute évidence il est impénétrable ? 

Nous n’avons pas pénétré le vôtre. Il nous reste vos œuvres.



Tombe_Degas.jpg
Chapelle Degas, Paris, Cimetière Montmartre.

 

Vous serez inhumé dans le caveau de famille, cimetière Montmartre. Vous aviez dit : « Je ne veux pas de discours » Puis :
D. Si ! Forain, vous en ferez un, vous direz : « Il aimait bien le dessin ! »  

Il n’y eut pas de discours.

Vous devez excuser le mien.
 


Anne PINGEOT
 

© A. Pingeot 2018 © 9e Histoire 2018


Date de création : 04/07/2018 : 21:31
Catégorie : - Articles-Artistes
Page lue 157 fois


Réactions à cet article

Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !

 

Réalisation: ParC Design

Notre-Dame-de-Lorette et le Sacré-Coeur
© D. Bureau


© 9ème Histoire 2001-2018