44 rue Le Peletier, maison des idéologues
La maison des idéologues
du 44, rue Le Peletier
Histoire mouvementée de l’immeuble, repaire de la Milice pendant l’Occupation, mais aussi siège du Comité central du Parti communiste français la plupart du temps.
La dernière section de la rue Le Peletier, entre la rue de Provence et la rue Châteaudun (à l’époque rue du Cardinal Fesch) fut ouverte en 1862, entraînant dans les années suivantes la construction d’un immeuble au numéro 44 qui, dans les faits, occupe un site recouvrant le 13, rue de Châteaudun et le 59, rue du Faubourg-Montmartre.
En 1914, le 44, rue Le Peletier abritait la Banque de l’Union Nationale, la maison Hublot (spécialisée en porcelaines et cristaux) et un magasin de chaussures de la chaîne Raoul. Quinze ans plus tard, en 1929, le magasin Raoul était toujours présent, voisinant avec le café La Triboulette, tandis que la Banque de l’Union Nationale avait cédé la place à l’Association Foncière et Immobilière (« vente et achat d’immeubles »), dont les mésaventures la menèrent à la faillite en 1931.
le 44 en 1937 avant les travaux entrepris par le PCF © Archives de Paris
L'immeuble du 44, rue Le Peletier gagna véritablement en notoriété en 1938, lorsque les instances dirigeantes du Parti communiste français (PCF) délaissèrent leurs vétustes locaux du 120, rue La Fayette pour s'y installer. En plein Front populaire, le PCF avait le vent en poupe, son prestige croissant dans certains milieux grâce notamment à son soutien à la République espagnole durant la guerre civile. L’emplacement même du nouveau siège symbolisa le changement de rang du Parti, qui s’éloignait ainsi du Paris populaire pour s’entourer de banques et de compagnies d’assurance. Selon ses propres dires, une vaste souscription populaire aurait permis de collecter l'équivalent de 800 000 euros en seulement cinq mois pour l'acquisition du bâtiment. Le PCF bénéficiait par ailleurs d'autres revenus, notamment ceux issus de l'essor de la Compagnie France Navigation (CFN), gérée par un membre du Comité Central, qui monnayait chèrement le transfert en lieu sûr d'une grande partie des réserves en or de la Banque d'Espagne.
Le nouveau siège fut officiellement acquis par la « Société immobilière du carrefour Châteaudun », une organisation de façade du PCF partageant la même adresse. Les nouveaux occupants entreprirent immédiatement une refonte totale de l’immeuble existant au 44, rue Le Peletier, y compris un revêtement en dalles de pierre sur toute la façade. Malgré la réticence initiale de la Préfecture de la Seine, un accord pour poursuivre ces travaux d’ampleur fut alors trouvé, permettant aux camarades d’emménager courant 1938 et d’installer une librairie, la Librairie de la Renaissance, au rez-de-chaussée de ce que deux générations de camarades vont appeler simplement le « 44 ».
Cependant, les beaux jours des caciques du parti au « 44 » ne vont pas durer longtemps. La nouvelle du Pacte germano-soviétique le 23 août 1939 les prendra au dépourvu, de même que la dissolution du Parti communiste décrétée par le gouvernement Daladier un mois plus tard. Le « 44 » est occupé par les services du Secrétariat d’Etat à la Jeunesse du régime de Vichy de décembre 1940 jusqu’à janvier 1944, avant de cèder la place à la Milice française.
Avec Joseph Darnand comme Secrétaire général, la Milice était née dans la « zone Sud » en janvier 1943. Les Allemands l’autorisent en « zone Nord » en décembre 1943 et une loi à cet effet est promulguée par le régime de Vichy le mois suivant. (Cependant, la probabilité croissante de la défaite allemande aidant, la Milice ne dépassera jamais 3 000 à 4 000 adhérents en zone Nord, dont environ 400 à Paris selon une source[1], ou pas plus que 5 000, dont 500 pour Paris et sa banlieue, selon une autre[2].)
Francis Bout de l’an (2e à droite), secrétaire général de la Milice au 44 © Archives de Paris
Le 21 février 1944, la presse parisienne est convoquée au « 44 » par Henry Charbonneau, inspecteur général de la Milice dans la zone Nord. Charbonneau est aussi directeur de Combats, journal de l’organisation. La Milice « n’est pas—comme certains voudraient le croire—une sorte de police supplétive, mais un mouvement politique, avec une doctrine et des buts bien définis, » explique Charbonneau, qui fait « un ardent appel à tous les révolutionnaires nationaux et socialistes pour l’action » au sein du mouvement[3]. Après Charbonneau (qui sera grièvement blessé dans un accrochage avec des résistants limousins en juin 1944), c’est au tour de Max Knipping, nommé « délégué général du maintien de l’ordre en zone Nord », d’évoquer son rôle personnel dans la lutte « contre les assassins staliniens » (Knipping sera fusillé au fort de Montrouge en 1947).
Le siège de la Milice carrefour Châteaudun en 1944 © BHVP
Le « 44 » est relativement exigu, ne totalisant que deux-cent-quarante-quatre mètres carrés de surface utilisable, suffisant à peine pour loger la rédaction de Combats, la section de propagande et différents services administratifs de la Milice. La section régionale pour l’Ile-de-France, avec André de Larivière à sa tête, a ses bureaux au 20, rue Drouot avant de déménager au 34, rue Châteaudun. (De Larivière sera abattu à son domicile le 25 août 1944.) L’hôtel Royal Navarin au 7, rue de Navarin est réquisitionné par la Milice en mars 1944 pour y loger des personnalités en visite à Paris[4] (le numéro 9 est une maison close mais réservée à l’Occupant allemand).
Les événements s’accélèrent à partir du débarquement du 6 juin 1944. Au début de juillet—bien que la fin s’approche pour le régime de Vichy— le drapeau français est hissé devant le « 44 » et « la cérémonie des couleurs » organisée chaque matin et chaque soir. « Les premiers jours, quelques ennemis refusaient de saluer ou proféraient des jugements peu amènes sur les “vendus” », note Combats. « Mais cela ne dura pas ».[5]
Dans l’après-midi du 7 juillet 1944, Max Knipping et d’autres miliciens partent du « 44 » à bord de trois véhicules, direction la prison de la Santé, d’où ils extraient Georges Mandel, ancien ministre sous la Troisième République, soi-disant pour l’amener à Vichy. Pourtant, sous prétexte d’une panne mécanique, les miliciens s’arrêtent en forêt de Fontainebleau où Mandel est assassiné. Une semaine plus tard, le 13 juillet 1944, la Franc-Garde, bras armé de la Milice, s’illustrera de nouveau en exécutant une trentaine de prisonniers (sur un total de cinquante tués) lors d’une mutinerie à la Santé.
Le 17 août 1944 à l’aube, huit jours avant la Libération de Paris, les Miliciens abandonnent le « 44 », bien qu’une arrière-garde reste pour brûler les archives avant de prendre la poudre d’escampette à son tour.
Dans la nuit du 21 au 22 août, comme partout à Paris, des barricades sont dressées au carrefour de Châteaudun. Quelques accrochages y adviennent, dont l’attaque d’un convoi allemand qui se solde par la capture par les insurgés parisiens d’un « camion en parfait état de marche »[6].
Barricades au carrefour Châteaudun, aout 1944 © Paris Musées
Dans un reportage exalté (mais d’une précision aléatoire), L’Humanité du 25 août assure que « hier, au début de l’après-midi, une colonne de camions bâchés s’approche du 44, rue le Peletier, où se trouve le siège central du Parti, qui, comme on le sait, fut récupéré les armes à la main le 19 [août] dernier ». Bien entendu, les camarades prennent le dessus, de sorte qu’à la fin des combats, « trois cadavres boches gisent sur le macadam et deux autres sont faits prisonniers ».
La Libération de Paris survenue, la première réunion du Comité central du PCF a lieu au « 44 » le 31 août 1944, dans des locaux bien protégés par « de jeunes militants à l’allure décidée et à la mine joviale, une mitraillette à la main »[7].
Le 44 dans les jours suivant la Libération © L’insurrection parisienne PCF
En effet, une milice part, une autre arrive ! Rapidement, les camarades constitueront une formation appelée la « Milice patriotique » pour protéger les locaux du Parti, et tout particulièrement les alentours du « 44 ».
Dans la nuit du 18 au19 juin 1946, le « 44 » est réellement pris d’assaut dans un incident que le PCF n’hésite pas à mettre en rapport avec la formation du Parti républicain de la liberté (PRL) et le « discours de Lisieux » deux jours plus tôt dans lequel le général de Gaulle prône une nouvelle constitution pour la France.
« L’odieux attentat perpétré contre la librairie de la Renaissance et le siège du Parti communiste français, par de jeunes émules des SS hitlériens, démontrent suffisamment que l’esprit fasciste n’est pas mort dans notre pays, que ses racines sont loin d’en être entièrement extirpées et que les cris de guerre "Vive de Gaulle" , "Vive le PRL" ont signifié, comme ceux hurlés en février 1934, "A bas la République¨ », écrit le magazine Regards[8], proche des communistes. Fort heureusement, à en croire Regards, le « peuple de Paris » vient à la rescousse et le 20 juin « une foule impressionnante de 500 000 personnes » défile au carrefour de Châteaudun « contre l’attente fasciste ».
Manifestation en faveur du PCF après l'attaque du siège, le 18 juin 1946, © Regards,Gallica,BNF (photo panoramique)
Pendant ce temps, le « 44 », « cette citadelle de la raison, cette cathédrale de la foi »[9], attire tout ce que le PCF compte de militants et de cadres ambitieux. Aux dires de Jean-Pierre Bernard « le pèlerinage au “44“ , la visite au siège, est une sorte de rituel pour le jeune militant, intimidé et impressionné ».[10] Que trouve ce jeune militant quand il arrive ? D’après Philippe Robrieux :
« Dans l’ensemble, tout y est déjà plus propre et fonctionnel. Portes solidement défendues, rez-de-chaussée et escalier étroitement surveillés par la sécurité, ainsi qu’une nouvelle porte, celle-ci blindée et à l’épreuve du feu, interdisent, s’il le faut, l’accès au premier étage.
Là se situent en effet les activités importantes. Un grand bureau, des tapis épais, une carte imposante et quelques oeuvres accrochées au mur, c’est ici que se tient Jacques Duclos, le grand maître de “l’Agit Prop”. .Au deuxième étage, au centre, le magnifique bureau de Maurice Thorez <<Secrétaire général du parti>>, à sa droite, les pièces réservées à son secrétariat. Au même étage et jusqu’à son exclusion, André Marty <exclu du Parti en 1952>>. »[11]
Le dispositif sécuritaire du « 44 » est de nouveau mis à rude épreuve le 7 novembre 1956, quand la répression de l’insurrection hongroise par des Soviétiques provoque une autre attaque contre l’immeuble. Philippe Robrieux écrit que les assaillants ont bénéficié « de la passivité, pour ne pas dire la complicité, des forces de police »[12]. En effet, la confiance ne règne pas entre les camarades et les forces de l’ordre. A la veille de l’attaque, un des pontes du parti, Jacques Duclos, refuse le renforcement de la présence policière devant l’immeuble, préférant avoir recours à quelques centaines de militants à la motivation plus certaine.
manifestation devant le siège du PCF (une du Parisien libéré 9/11/56 ) © Gallica BNF
Une chronologie détaillée du déroulement des événements du 7 novembre au carrefour de Châteaudun est fournie par Jean-Pierre Bernard :
« A 19 heures 40, éclate le premier heurt avec les communistes. Les assaillants, équipés, entraînés (on compte de nombreux parachutistes en béret parmi eux) font sauter les portes de l'immeuble, le “44“, lieu saint pour les militants du parti. On se bat dans les escaliers et sur les trottoirs. Les défenseurs arrosent les attaquants avec des lances d'incendie et les criblent de projectiles divers. A 19 heures 50, le rez-de-chaussée du “44“ est aux mains des agresseurs qui jettent à la rue mobilier et documents. Un incendie éclate et gagne le 2e étage. A 20 heures, les pompiers atteignent, non sans mal, le carrefour de Châteaudun. Un nuage de fumée noire masque la façade du siège. Les nombreux blessés sont soignés dans les bars proches. A 20 heures 20, l'incendie est enrayé. Les assaillants renoncent à s'emparer du “44“ » .[13]
La vigoureuse intervention des militants empêchant la chute du « 44 », l’action se déplace vers le 6, Boulevard Poissonnière où l’Humanité avait récemment élu domicile. Là et aux alentours, les échauffourées durent jusqu’à tard.
Au-delà des dégâts matériels, trois militants communistes perdent la vie dans la défense du « 44 » et des locaux de l’Humanité, dont un ancien combattant des Brigades internationales en Espagne. Le PCF crie victoire, mais en réalité, selon Jean-Pierre Bernard, les événements de 1956 brisent « une sorte d’âge d’or » du communisme parisien qui remontait à la période du Front populaire, vingt ans plus tôt. Tout à la fois, sa sortie bien hésitante du stalinisme, l’intervention soviétique en Hongrie et l’introduction d’un nouveau système électoral sous la Ve République vont assombrir les perspectives du parti. Bien qu’il recueille toujours environ 20% des voix au plan national, le nouveau système (scrutin uninominal majoritaire à deux tours) désavantage fortement le parti, qui passe de 150 à seulement 10 députés à l’Assemblée nationale après les élections législatives de novembre 1958.
Pour l’instant la vie continue. En avril 1960, Regards publie un reportage exclusif sur la réunion du Bureau politique du parti au « 44 ».
Réunion du bureau politique du PCF le 15 avril 1960 © Regards,Gallica BNF
Et en juillet 1964 le corps de Maurice Thorez, leader du parti, y est exposé avant d’être porté en grande pompe au Père-Lachaise. Mais le « 44 » étant devenu trop exigu pour ses besoins, en 1966 le PCF décide de construire un nouveau siège. Ce sera le célèbre immeuble conçu par Oscar Niemeyer sur la place du Colonel Fabien dans le 19e. Coûtant 7 milliards de francs, avec l’aide « fraternelle » du Parti communiste de l’Union soviétique,[14] le PCF s’y transfère en 1971.
Ainsi, le parti retrouve son habitat naturel dans l’Est de la capitale, délaissant un milieu qui était plus rétif à ses idées. En mars 1957, quelques mois après la répression de l’insurrection hongroise, comme pied-de-nez aux communistes, le Conseil municipal de Paris baptisera le carrefour de Châteaudun « place Kossuth » en mémoire du héros national hongrois, Lajos Kossuth. André Wurmser, qui a longtemps tenu une rubrique dans L’Humanité écrit: « Le combattant de la révolution de 1848, que notre République conservatrice avait négligé, fut honoré par les conseillers municipaux des beaux quartiers. pour nous faire bisquer. Pauvre et grand Kossuth, trahi toute sa vie et trahi encore, un siècle après sa défaite. »[15] En tout état de cause, écrit Wurmser, le Colonel Fabien, militant communiste mort au combat en Alsace en 1944, représente « un héros plus proche de Kossuth que les admirateurs inattendus de ce dernier ».
(Encadré)
Le 19, rue Saint-Georges
Au 19, rue Saint-Georges, à deux-cent mètres du « 44 », se trouvent les sections coloniales, économiques, finances, intendances et relations internationales du PCF. Qualifié par Pierre Daix de “bizarre immeuble moderne et mastoc”[16], et aussi bien défendu que la maison-mère, il est « repris de haute lutte à la LVF (Légion des volontaires français) » (dixit L’Humanité) au moment de la Libération en août 1944.
Siège de la LVF au 19, rue Saint-Georges (photo ancienne) © Regi’Arm (à confirmer sinon DR)
En effet la LVF ( fondée pour combattre à côté des Allemands après l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941) contre le bolchévisme, y avait élu domicile en février 1942. Auparavant, la LVF avait pignon sur rue au 12, rue Auber, dans des locaux réquisitionnés—comme il se doit—à l’agence de voyages soviétique Intourist. Après le départ de la LVF pour la rue Saint-Georges, sa place rue Auber est brièvement prise par le Mouvement Social Révolutionnaire (MSR), organisation étroitement liée à la LVF.
Le MSR qui avait été créé par Eugène Deloncle, ancien cagoulard, en septembre 1940 et qui avait son premier quartier général au 80, rue Saint-Lazare—est à l’origine, avec le Sicherheitsdienst allemand, des explosions qui frappent sept synagogues parisiennes dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941, dont celle de la rue de la Victoire. Le MSR vole en éclats au cours de l’année 42 suite à d’importantes dissensions internes.
Isidore Ryan
[1] Histoire de la Milice, p. 256, Jacques Delperrié de Bayac (1994)
[2]« La Milice, la collaboration en uniforme », p. 70, Historia Hors-Série n° 40 (1976)
[3] Combats, 21 février 1944.
[4] Histoire de la Milice, p. 252, Jacques Delperrié de Bayac (1994)
[5] Combats, 27 juillet 1944
[6] http://actionbarbes.blogspirit.com/archive/2006/08/25/la-liberation-de-paris.html
[7] Histoire intérieure du Parti communiste, Philippe Robrieux T. II, p. 19 (1981)
[8] Regards, p. 6, 28 juin 1946.
[9] Adieu, camarades (Les années sans suite, II), p. 116, Pierre Pannequin (1977)
[10] Paris rouge 1944-64, p. 28, Jean-Pierre Bernard (1991)
[11] Histoire intérieure du Parti communiste, pp. 413-414, T. II, 1945-1972, Philippe Robrieux (1981)
[12] Ibid. p. 475
[13] ‘Novembre 1956 à Paris’ p. 73, Jean-Pierre Bernard, dans Vingtième Siècle, n°30, avril-juin 1991
[14] Histoire intérieure du Parti communiste, p. 653, T. II, 1945-1972, Philippe Robrieux (1981)
[15] Fidèlement vôtre. Soixante ans de vie politique et littéraire, p. 439 André Wurmser (1979)
[16] J’ai cru au matin, p.199, Pierre Daix (1976)
Catégorie : - Histoire
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