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Gerald SCHRADER résistant

Gérald SCHRADER,

lycéen résistant du réseau

« Comète-Evasion» tué par les nazis

Samuel Thomas

Descendant de la famille Schrader

Portrait G. Schrader 1943

Gérald Schrader, né à Paris le 3 octobre 1924, est mort en déportation le 6 mars 1945 à 19 ans dans le camp de concentration de Nordhausen, assassiné par les nazis pour avoir fait partie avec son frère, ses parents et sa cousine, du réseau de résistance « Comète-Evasion ».

Gérald Schrader vivait au 13, rue Gérando (près du square d’Anvers) où il a été arrêté par la Gestapo, avec son frère William (plus âgé de 4 ans).

La famille Schrader de l’avant-guerre à 1943

La famille Schrader était une famille de tailleurs renommés depuis de très nombreuses générations, d’abord en Hollande, en Belgique puis en Angleterre et enfin en France. Le père de Gérald et William était tailleur chez Weill, une grande maison de prêt-à-porter dont l’immeuble était situé juste au pied de la butte Montmartre.

Théodore William Schrader avec ses fils William et Gérald vers 1929

La branche anglaise protestante de la famille qui vivait à Rennes en 1898 et qui avait, avec la communauté protestante de Rennes, soutenu la femme d’Alfred Dreyfus durant le procès en révision du capitaine Dreyfus, avait dû affronter la presse et la population antisémite de la ville et du pays.

Le père de Gérald de nationalité anglaise avait été naturalisé Français le 7 septembre 1931 juste avant l’adoption des lois racistes qui visaient à limiter l’accès à la nationalité française des immigrés originaires de divers pays d’Europe.

Durant l’année 1934, le cousin de Gérald et William Schrader, mon grand-père, militant socialiste, dut affronter les ligues fascistes dans les rues de Paris, le 6 février, mais aussi la haine antisémite et la mise en œuvre dans les entreprises, des lois de protection de la main-d’œuvre nationale du 10 août 1932. En France, le 21 avril 1933, une nouvelle loi raciste, la loi Armbruster avait été adoptée pour empêcher les médecins étrangers d’exercer et qui concernait directement les médecins juifs fuyant les persécutions antisémites en Allemagne où Hitler, tout juste arrivé au pouvoir, venait d’adopter les premières lois antijuives, le 7 avril 1933. Par ailleurs, le 3 juillet 1934 sur proposition de l’Union des Jeunes Avocats, une autre loi fut adoptée interdisant aux naturalisés d’exercer comme avocats pendant dix ans.

Cette même année 1934, Bob Schrader, cousin de Gérald et William, se mariait avec Simonne, une cousine du patron de la maison de prêt-à-porter Weill où travaillaient les Schrader. Simonne était juive, son père était avocat et sa tante, Marthe Lang, qui fut la première femme chirurgien, sera victime en janvier 1935, ainsi que tous les médecins juifs, des campagnes de haine des syndicats d’étudiants en médecine. Ces syndicats firent la grève avec l’UNEF  à ce moment là contre la présence de « métèques » dans la médecine française et réclamèrent qu’en soient exclus les naturalisés, comme cela venait d’être décidé pour les avocats.

Appel à la grève

Face à la montée des discours et des politiques hostiles aux immigrés, et à celle de l’antisémitisme des années 30, la famille Schrader allait se mobiliser en faveur du Front populaire et soutenir le gouvernement de Léon Blum de 1936 à 1938 alors que la dictature de Franco s’installait en Espagne, que le régime nazi du Troisième Reich d’Hitler se renforçait en Allemagne et que le fascisme de Mussolini se renforçait en Italie.

En septembre 1939, lorsque la France déclare la guerre à l’Allemagne, Gérald Schrader quitte le lycée Rollin (devenu lycée Jacques Decour à la Libération). Il y avait été scolarisé avec son frère dès 1930 en section enfantine, parce que ses parents avaient décidé de partir en exode et de se réfugier en Bretagne, du côté de Lorient, où ils entendent, le 18 juin 1940, l’appel du général de Gaulle depuis Radio Londres. Son cousin, Bob Schrader, fait alors le choix d’aller vivre à Londres comme ses parents. A Paris, la ville est occupée par les Allemands et le maréchal Pétain qui a conclu l’armistice avec les nazis se fait accorder les pleins pouvoirs.

En septembre 1940, Gérald, son frère William et leurs parents sont de retour à Paris au 13, rue Gérando.

Gérald et William vers 1940

Gérald retrouve alors le lycée Rollin. Le 3 octobre 1940, le gouvernement du maréchal Pétain oblige tous les juifs à se faire recenser. Quelques jours plus tard, Théodore William, le père, subit la première mesure de discrimination antijuive du régime de Vichy qui, le 18 octobre 1940, prend le contrôle de la maison Weill où il travaille comme tailleur parce que les dirigeants de cette entreprise sont juifs et que tous les dirigeants juifs d’entreprise doivent céder leur pouvoir et leur propriété à des administrateurs nommés par l’Etat

Affiche anti-entreprises juives

Au lycée Rollin s’affrontaient alors, sur le plan intellectuel, tant parmi les lycéens que parmi les enseignants, les jeunes pétainistes de l’Action française, favorables au maréchal Pétain et les résistants. Les jeunes communistes, trotskystes, socialistes, appellent à honorer, le jour du 11 novembre, la mémoire du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe alors que les autorités allemandes l’interdisent. Avec son frère William, Gérald participe à cette manifestation interdite qui rassemble plus de 3 000 jeunes Français dont certains vont être arrêtés par la Gestapo.

Le 2 juin 1941 les juifs doivent à nouveau se faire recenser. Au lycée Rollin la chasse aux enseignants juifs commence avec une mesure discriminatoire leur interdisant d’enseigner.

A l’automne 1941, Gérald est changé de lycée par ses parents qui lui font faire ses classes de Baccalauréat 1ère partie au lycée Vauvenargues dans le 18e arrondissement (devenu aujourd’hui école maternelle et primaire).

C’est donc au lycée Vauvenargues que Gérald Schrader est témoin de l’obligation pour tous les enfants juifs de porter l’étoile jaune à partir du 29 mai 1942. Le 17 juillet 1942, la famille Schrader assiste aux rafles perpétrées dans leur quartier de Montmartre où des familles juives sont arrêtées par les forces de la police française, emmenées au Vel d’Hiv d’où elles sont ensuite déportées et assassinées dans les camps d’extermination nazis. En tout 13 152 juifs ont été raflés dont 4 115 enfants parmi lesquels des enfants du lycée Rollin que Gérald avait côtoyés.

 L’engagement dans le réseau « Comète-évasion »

C’est alors que la famille Schrader s’engage dans la résistance en rejoignant un réseau dont la mission était de s’occuper de l’hébergement et de l’évasion des aviateurs anglais et américains, dont les avions avaient été abattus par les Allemands : le réseau Comète.

Dirigé à partir de 1941 et jusqu’en 1944 depuis la Belgique par une femme, Andrée De Jongh (et à partir de juin 1943 également depuis Paris, avec le renfort de Jacques Le Grelle), ce réseau organise alors les évasions des aviateurs américains et anglais, mais aussi canadiens et hollandais dont les avions ont été abattus par les Allemands dans le ciel de France, de Belgique ou du Luxembourg, pour leur permettre de rejoindre l'Angleterre en passant par les Pyrénées et le détroit de Gibraltar afin de continuer la guerre en tant qu’aviateurs. Ce réseau de résistance aurait été aussi dirigé et financé par les services du MI9 britannique depuis l'Angleterre. C'est un réseau important du fait de la quantité d’aviateurs alliés sauvés, plus de 800, entre 1941 et 1944.

A Paris, c’est également une femme, Fernande Phal épouse Onimus, agent P2 (1), qui coordonnait pour le réseau Comète les familles hébergeant les aviateurs.

Le réseau Comète, La ligne d'évasion des pilotes alliés, BD Grand Angle Edition, 2023

 

Selon un rapport datant de 1961 conservé aux archives de la Défense, William, né à Paris en 1920, est recruté le1er juillet 1943 comme agent P1(1), et comme agent de renseignements pour le Mouvement de Libération Nationale Sud sous les ordres du capitaine Henri Mercier, inspecteur divisionnaire du Mouvement de Libération Nationale Sud (MLN SUD, réseau de l'Aisne) qui lui confie la surveillance des travaux de fortifications militaires de l'Aisne jusqu'à son arrestation du 28 mars 1944. Cet officier attestera que « le petit Willy se consacre quotidiennement à sa mission de renseignements avec grand dévouement et fait preuve d'un désintéressement total ».

William Schrader recrute le 1er Août 1943 son frère Gérald, alors étudiant au lycée Rollin, comme « agent P0 (1) du réseau Comète », « pour assurer les liaisons de son frère William avec les chefs responsables locaux de l'hébergement d'aviateurs en voie de rapatriement vers l'Angleterre », les héberger au domicile des parents Schrader ou de leur cousine Annie Lelu.

Attestation Secrétariat d’état Forces armées

De nombreux témoignages furent recueillis après-guerre auprès d’aviateurs sauvés par le réseau Comète qui racontèrent avoir été pris en charge par Gérald Schrader.

L’aviateur américain Raymond James Nutting, copilote d’un Boeing B-17 appelé « forteresse volante » a vu son avion endommagé au-dessus de la Belgique le 17 Août 1943 par des tirs de l’armée allemande. Il est pris en charge en Belgique par le réseau Comète qui l’emmène en train à Paris, via Beauvais. A Paris, son « convoyeur » pour le réseau Comète est Gérald Schrader qui le cache chez sa cousine Annie Lelu au 137, avenue du Général-Michel-Bizot, puis chez ses parents au 13, rue Gérando du 26 novembre 1943 au 10 décembre 1943. Nutting revint après la guerre remercier Ninette, Annie Lelu, la cousine de Gérald, pour l’avoir hébergé et il apprit alors que son convoyeur Gérald Schrader avait été déporté dans les camps de concentration et n’était pas revenu de déportation. Annie Lelu (« Ninette »), la marraine de ma maman, qui s’était mariée à Paris avec un Américain le 26 septembre 1940, nommé Richard Nixon (« oncle Dick ») avait gardé le parachute de Nutting dont le tissu était assez solide pour faire des vêtements. Le cinéma a rendu hommage à l’aviateur Raymond Nutting, sous la forme d’un personnage de la série télévisée « Masters of the Air » (sortie en 2024 sur Apple TV).

Le lieutenant Raymond J. Nutting et les membres de son équipage avant le 17 août 1943 (d’après la collection de photos de John Luckadoo).

Le sergent-chef de la Royal Air Force, John Ernest Grout est fly sergeant avec la fonction de radio, sur un avion de type Handley Halifax II. L’avion est abattu le 18 octobre 1943 à Herentals, près d’Anvers en Belgique. Grout est alors amené par des Guides du réseau Comète à Paris où il est pris en charge par Gérald Schrader et logé chez les Schrader au 13, rue Gérando du 18 au 22 novembre, après quoi il est emmené en train à Bordeaux, puis à Dax, avant de franchir les Pyrénées le 24 novembre 1943 ; il arrive enfin à Gibraltar pour s’envoler vers l’Angleterre le 11 décembre 1943.

Un autre aviateur anglais, James E. Rainsford, sergent navigateur de la Royal Air Force, volait sur un avion de type Avro Lancaster, abattu au-dessus du Luxembourg le 27 août 1943 lors d’une mission sur Nuremberg. Avec un autre aviateur, pris en charge par le réseau Comète, il arrive à Paris, Gare du Nord, via Bruxelles, le 8 ou le 14 octobre ; les deux aviateurs sont pris en charge par Gérald Schrader qui en héberge un chez ses parents au 13, rue Gérando et l’autre dans une maison près de la Mairie d’Issy au terminus de la ligne 12 du métro. Ils se retrouvent alors sur un pont de la Seine, le 21 octobre, pour prendre un train en direction des Pyrénées.

Arrestation des frères Schrader par la Gestapo le 28 mars 1944

Les archives de la police de Paris au Pré-Saint-Gervais mentionnent qu’à 7 heures du matin, le 28 mars 1944, la Gestapo arrête, à leur domicile, Schrader Gérald, âgé de 19 ans, élève au lycée Rollin où il effectuait sa deuxième année de Baccalauréat ainsi que son frère William, âgé de 23 ans.

Attestation Préfecture de police 14 mai 1944

La chef du réseau Comète, Madame Robert Ayle, née Germaine Leca révèlera, le 10 octobre 1961, que ses agents Gérald Schrader au grade de P0 et William Schrader au grade de P1 avaient été arrêtés par la Gestapo avec un certain nombre d'autres agents du réseau Comète sur dénonciation d'un agent double Jacques Desoubrie, membre de la Gestapo.

Les deux frères sont amenés en effet ce jour-là pour être interrogés au quartier général de la Gestapo au 11, rue des Saussaies, qui était le siège de la Sûreté nationale française, situé juste à côté de la place Beauvau. Motif de l'arrestation : aide à l'ennemi, appartenance à une organisation pour le transport et l'hébergement de parachutistes et aviateurs tombés en territoire ennemi. Ce 28 mars 1944, les parents Schrader fuient leur domicile, 13, rue Gérando, tout comme la cousine, Annie Lelu, membre aussi du réseau Comète, qui quitte le 137, avenue du Général-Michel-Bizot, pour aller se mettre à l’abri en banlieue parisienne où ils retrouvent d’autres membres de la famille.

Les deux frères Gérald et William sont ensuite incarcérés à la prison de Fresnes le même jour : cellule 321, division 2 pour Gérald, une autre cellule pour William. Durant leur incarcération de mars à juillet les interrogatoires se multiplient et aucun des deux ne donnera une quelconque information aux tortionnaires de la Gestapo qui finalement considèrent, chose étonnante, que le William Schrader dénoncé par l’agent infiltré Desoubrie, n’était pas William Schrader né en 1920, âgé de 24 ans mais le père des enfants Schrader, Théodore William Schrader né en 1888, âgé de 56 ans qui se faisait appeler William, tailleur chez Weill !                           

William Schrader est alors libéré le 26 juillet 1944 tandis que Gérald est envoyé en déportation au camp de concentration de Buchenwald, le 15 août 1944 où il arrive le 20 août sous le matricule 77305.

Carte G.Schrader camp de Buchenwald

Le camp principal de déportation de Gérald a été celui d'Ellrich-Juliushütte, considéré au départ comme l’annexe de celui de Buchenwald avant d’être rattaché au camp de concentration de Mittelbau-Dora à sa création, le 28 octobre 1944.

Ce camp était particulièrement meurtrier car les détenus étaient affectés aux chantiers de creusement des projets souterrains du B11 et du B12 qui visaient à augmenter la surface des usines déjà construites à Dora (usine des fusées V2, bombes volantes V1 et usine des avions Junkers fabricant notamment les terribles Stukas bombardant en piqué)). Près de 2 500 déportés de France ont été envoyés à Ellrich et 85 % y sont morts. 

Un rescapé du camp de Dora Monsieur Roger Agnès, originaire de la Manche, détenu avec Gérald Schrader sous le matricule 43 815 qui avait été transféré au Kommando d’Ellrich le 1er novembre 1944, témoignera auprès du père de Gerald Schrader à la libération, qu’avant son départ du camp de Dora « Gérald était en bonne santé et avait le meilleur moral du camp ».

Son comportement de résistant se poursuivit durant toute sa détention en Allemagne.

Tombé malade début 1945, Gérald Schrader est sélectionné pour faire partie du  convoi des 1 602 malades d'Ellrich dirigé vers le camp mouroir de la Boelcke-Kaserne à Nordhausen. Il y décédera le 6 mars  avant le départ d'un nouveau convoi pour Bergen-Belsen.

William Schrader s’engage dans la 2e DB

Le frère ainé de Gérald, William, lors de la libération de Paris par la deuxième division blindée du général Leclerc, demande à s’y enrôler pour marcher sur Berlin et libérer son frère des camps de la mort.

Le 12 octobre 1944, « Willy Boy » est intégré dans le 3e RMT (Régiment de marche du Tchad) de la 2e DB et il participe aux combats entre le 18 et le 24 novembre 1944, pour libérer Strasbourg comme en témoigne le colonel Barboteu dans une attestation. Il lui est donné à ce titre l'insigne américain de la "Presidential unit citation". La croix de la Libération est attribuée au régiment de marche du Tchad par le général de Gaulle, le 12 juin 1945.

William Schrader en 1945

                    

William n’arrivera pas à temps malheureusement pour libérer son frère qui mourra le 6 mars 1945, seulement un mois et demi avant la libération du camp de Buchenwald. William sera libéré de ses obligations militaires le 1er décembre 1945 mais ce n’est qu’à l’été 1946 que l’information de décès de Gérald sera donnée à la famille Schrader, plus d’un an après sa mort dans les camps de concentration.

A titre posthume, par décret du 26 mai 1948, Gérald Schrader est promu au grade de sous-lieutenant avec pour date de prise de rang le 1er juin 1944. Reconnu comme agent P2(1)  des Forces Françaises Combattantes en septembre 1948, pour le rôle qu’il eut durant sa déportation, il fut déclaré « Mort pour la France ».

Nous ne l’oublierons jamais.

 

Plaque apposée au 13, rue Gérando le 6 mars 2025

Note :

1 – Les indications P0, P1, P2 indiquaient le niveau croissant de responsabilité des agents de la Résistance : P0 : agent occasionnel, P1 : agent à temps plein, P2 : agent avec le grade de sous-lieutenant

Documents iconographiques : collection Samuel Thomas


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Date de création : 09/05/2026 • 12:10
Catégorie : - Personnages
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